J'ai retrouvé dans un carton, le sujet accompagné de mon brouillon du bac de première L, sessions 2008.
Extrait : Les gommes, Alain Robbe-Grillet
Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d'eau gazeuse ; il est six heures du matin.
Il n'a pas besoin de voir clair, il ne sait même pas ce qu'il fait. Il dort encore. De très anciennes lois règlent le détail de ses gestes, sauvés pour une fois des intentions humaines ; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté, la chaise à trente centimètre, trois coups de torchon, demi-tour à droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, égale, sans bavure. Trente et un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Chaque seconde à sa place exacte.
Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés de leur cerne d'erreur et de doute, les événements de cette journée, si minimes qu'ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l'ordonnance idéale, introduire ça et là, sournoisement, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peu leur ½uvre : un jour, au début de l'hiver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux.
Mais il est encore trop tôt, la porte de la rue vient à peine d'être déverrouillée, l'unique personnage présent en scène n'a pas encor recouvré son existence propre. Il est l'heure où les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbre où elles viennent de passer la nuit. Rien de plus. Un bras machinal remet en place le décor.
Quand tout est prêt, la lumière s'allume...
Sujet d'invention : L'extrait des Gommes de Robbe-Grillet se termine par : « Quand tout est prêt, la lumière s'allume ». En veillant à respecter l'atmosphère installée par ce début, vous imaginerez une suite consacrée à l'arrivée d'un nouveau personnage dans le café. Vous vous inspirerez des procédés qui figurent dans le texte.
Un livreur de journaux pénètre dans la salle de café qui débute à peine son levé. Désormais, les gestes ne sont plus régulés par les secondes. Chaque jour, avec l'arriver du premier client, le temps, autrefois dompté pas les gestes coordonnés, précis, méticuleux ne devient qu'une succession d'aléas. Comment savoir combien de temps cet homme restera dans le café alors que lui-même ne le sait pas ? D'ailleurs se pose t-il même la question ? Il prend un café, il est sept heures et deux minutes, trois minutes plus tard, vient prendre un pain aux raisins qui lui faisait de l'½il. Il engouffre le met préparé délicatement. Il semble pressé pour ne pas savourer cette petite gourmandise. Pourtant, il prend largement le temps de rouler une cigarette convenablement et de la fumer avec allégresse sans même regarder une seule fois sa montre. Quand, enfin il a terminé, il l'écrase au sol sous sa semelle trouée, et le mégot vient joncher nonchalamment le carrelage nettoyé minutieusement, la veille, après le départ des derniers clients. Ce même carrelage qu'il avait prix soin de relaver ce matin par souci du détail et par dégout pour le désordre. Le livreur de journaux regarde brièvement sa montre puis détourne le regard. Puis en écarquillant les yeux, regarde de nouveau l'objet. Alors, il se lève, bois d'une traite les dernières gorgées de café et file en courant, les journaux sous un bras, la casquette revêtue, il lance un vague « au revoir » et claque la porte. De nouveau seul. Le patron s'assied sur un tabouret derrière son comptoir, ferme les yeux un instant. Les mains sur les genoux. La tête baissée. Il se frotte les yeux puis se relève, attrape son balai d'une main, va ouvrir la porte de celle restée libre et balaie le mégot dehors. Sa tâche accomplie, il referme la porte convenablement, va reposer son balai puis entreprend de retourner s'asseoir derrière con comptoir. Quand, de nouveau, la porte s'ouvre accompagnée du tintement de la clochette au dessus, le patron se relève. Droit comme un i, les mains dans le dos, le torse légèrement bombé, le menton haut. Un livreur de journaux pénètre dans la salle de café qui a entamé sa journée.